GRAND REPORTAGE

4 leçons que j’ai apprises en achetant de la drogue sur le Deep Web

27 septembre 2014
hacker
Disons les choses crûment : naviguer sur le Deep Web est aussi agréable que ne l’était une recherche sur WebCrawler en 1997. − Crédit image : Mr. Cacahuate

Le Navet est heureux de vous présenter le premier texte de sa nouvelle série «Grand reportage», qui racontera des histoires vraies parsemées de blagues semi-drôles et d’anecdotes relativement comiques.

Quand j’ai lu dans le journal un grand dossier sur le (très lucratif et très illégal) marché de la vente de drogue sur Internet, je me suis posé les deux même questions que vous : quel logiciel est-ce que ça me prend pour trouver ces sites-là, et est-ce qu’ils peuvent livrer d’ici vendredi soir?

Tel le personnage de Johnny Depp au début de Fear and Loathing in Las Vegas, j’ai filé sur l’autoroute de l’information à la recherche de toute la dope que pouvait m’offrir la cité du vice qu’est le Deep Web. J’ai découvert que, contrairement à ce qu’on m’avait promis…

1) Personne n’est anonyme

Disons les choses crûment : naviguer sur le Deep Web est aussi agréable que ne l’était une recherche sur WebCrawler en 1997. Tu ne trouves jamais ce que tu cherches, la moitié des résultats affichés donnent des erreurs 404 et le temps de chargement des pages est digne de la belle époque des connexions AOL.

Juste se connecter au réseau Tor, la patente qui permet d’accéder au web souterrain, est un exercice de haute voltige. Je ne sais pas s’il s’agit d’un problème généralisé, mais chez nous, le maudit logiciel plantait aux 20 minutes, me forçant chaque fois à redémarrer mon ordinateur en sacrant. Sérieux, sans la petite tisane à la camomille que je m’étais préparée ce soir-là, je serais probablement devenu fou furieux à force de me faire narguer par l’infâme fenêtre «This program is not responding».

Fuck you, fenêtre informatique qui ne fait pas mon affaire. Fuck you.

Mais Tor n’est pas le seul écueil. En effet, le site de revendeurs de drogue que j’ai trouvé oblige les acheteurs à crypter leurs communications. J’ai pas trop compris ce que je faisais, mais en gros, il a fallu que j’installe un logiciel semi-louche qui m’a donné une clé publique et une clé privée grâce auxquelles je pouvais transformer mes messages en quelque chose d’incompréhensible mais qui pouvait être décrypté et lu par mon interlocuteur si celui-ci possédait ma clé privée et s’en servait pour sacrifier un agneau près d’une sépulture amérindienne par un soir de pleine lune. Ou quelque chose de même.

Bref. C’était compliqué, mais j’ai réussi à trouver un gars prêt à me vendre un trois et demi de pot et j’étais ben fier.

Or, c’est là que j’ai réalisé que pour recevoir ma drogue, je devais non seulement fournir ma véritable adresse, avec le numéro d’appartement et toute, mais aussi mon vrai nom. C’était écrit sur le site: «Un faux nom éveillera les soupçons du facteur et augmentera les risques que le paquet soit intercepté.»

Hmm. Ok. Je ne sais pas si vous avez bien lu, alors je vais répéter en caps lock: TU DOIS DONNER TON VRAI NOM ET TA VRAIE ADRESSE.

Je veux bien croire que Tor est un réseau anonyme et que toutes les communications sont cryptées. Si tu fais livrer dix kilos d’héroïne afghane à ta porte et que ton nom est sur le paquet, tu n’es pas exactement «anonyme».

Ce qui m’amène au point suivant…

2) C’est vraiment, vraiment compliqué

À en croire les médias, acheter une tonne de crystal meth sur le web est aujourd’hui aussi simple que commander un repas cuisse du Saint-Hubert BBQ. Clique ici, clique là, et trente minutes plus tard, un dude cogne à ta porte pour te livrer quelque chose de mauvais pour la santé.

C’est beaucoup plus compliqué dans la vraie vie.

Admettons que tu as déjà accès à Tor, que tu as créé un compte sur un site de revente et trouvé un dealer qui accepte de livrer dans ton coin de pays : tu n’es quand même pas sorti du bois. On s’en doute, les pushers virtuels n’acceptent pas plus la carte de crédit que ceux de Berri-UQAM ou Jorge, mon sympathique dealer qui est toujours vraiment en retard (et gelé en tabarnak).

Il faut donc payer en bitcoin, une cryptomonnaie dont vous avez sûrement entendu parler quand sa valeur a explosé de 13 milliards de pourcent l’an dernier.

Mais voilà le problème: acheter des bitcoins sur internet n’est pas exactement simple. Quelques rares fournisseurs acceptent Visa, mais seulement pour les clients de certaines banques (et avant que tu le demandes, non, la tienne n’est pas dans la liste). Les autres fonctionnent par mandat-postes ou chèque personnel, ce qui suppose une visite au bureau de poste, l’achat d’un timbre, l’envoi d’une lettre, puis la réception des bitcoins approximativement une éternité plus tard.

Dans les circonstances, la méthode la plus simple consiste à aller au seul guichet automatique de bitcoin du Québec, sis sur le boulevard St-Laurent à Montréal. C’est l’option que j’ai choisi, et j’ai été un peu… déçu.

D’abord, le maudit guichet est jamais ouvert. On ne peut y aller que du lundi au vendredi entre 11h et 18h, ce qui, si mes calculs sont bons, représente une plage-horaire plus contraignante que celle des vraies banques. Ça veut dire que si tu n’as plus de bitcoin pour acheter tes champignons magiques un vendredi soir et que la messe noire que tu as organisé pour l’Halloween approche, eh ben, tant pis pour toi.

Pire. Party. Ever.

Là aussi, le processus est complexe. Tu dois avoir le montant exact en coupures de 20$, puis donner ton numéro de cellulaire, recevoir un code secret, entrer ledit code dans le guichet, imprimer un numéro de série de 45 caractères, retourner chez toi, créer un porte-feuille virtuel, transférer tes bitcoins dans ce porte-feuille avec ton numéro de série, répéter l’opération avec un deuxième compte pour brouiller les pistes, puis re-re-transférer le magot dans le compte du site de revente.

Au total, ça m’a pris quatre heures.

J’en conclus que ça prend peut-être pas un doctorat en hacker pour réussir, mais que ton mononcle qui publie sur Facebook des photomontages racistes de Françoise David avec un hijab sur la tête ne serait pas capable d’y arriver sans t’appeler 17 fois.

Ceci étant dit, ton mononcle ne serait sûrement pas intéressé, puisque…

3) Ça coûte beaucoup trop cher (sauf si tu es un caïd)

De mémoire, il n’y a que deux choses qui ne coûtent pas plus cher aujourd’hui qu’à l’époque de mon adolescence : la poignée de pinottes à 25 cennes dans la machine chez le mécanicien et le trois et demi de pot. Le trois et demi a toujours coûté 25 piasses, et je pense que dans deux générations le prix n’aura pas changé (à moins que le weed soit légalisé et que la SAQ en obtienne le monopole, auquel cas ça coûtera sûrement mille dollars le gramme).

Sur le Deep Web, c’est une autre histoire. Il presque impossible de trouver un vendeur prêt à envoyer un simple gramme, et le trois et demi le moins cher que j’ai trouvé était à 45 $, soit presque le double que ce que me demande Jorge. Je comprends que l’envoi par la poste fait gonfler le coût, mais on ne me fera pas croire que les timbres coûtent 20$.

Les vendeurs font valoir qu’il y a un prix à payer pour avoir le privilège d’acheter de la drogue en toute sécurité à partir de son salon. Là-dessus, ils ont raison. Imaginez la face de Jared Leto dans Requiem For A Dream s’il apprenait qu’il n’a plus besoin de faire la file dans un hangar malfamé avec des bums en manque pour avoir sa dope.

Ouin, ok, il aurait probablement cette face-là quand même.

Anyway. Ce n’est pas très abordable d’acheter sa drogue sur internet, donc… sauf si tu es un trafiquant. Et par trafiquant, je ne parle pas de ceux qui dealent dans le parc les vendredi soirs. Je fais plutôt référence à la catégorie «Pablo Escobar serait fier de moi».

Juste pour donner un exemple, un des vendeurs proposait un paquet de 2 kilos de cocaïne pour la modeste somme de 250 bitcoins. Pour ceux qui ne suivent pas le cours quotidien du bitcoin, ça représente grosso modo 110 000 $ CAN, un montant que l’on peut aussi décrire comme «quatre fois le salaire annuel moyen au Canada» ou encore «rémunération que touche P.K. Subban à chaque game du Canadien».

On s’entend qu’à ce volume, soit tu es en train d’organiser le party le plus mongol de l’histoire de la province, soit tu es Johnny Depp dans Blow, auquel cas je saisis l’occasion pour vous saluer, M. Depp, et vous dire à quel point j’ai profondément haï Pirates des Caraïbes. Sérieux, votre personnage de flibustier qui marche croche, on s’en lasse assez vite.

Tout ça pour dire que j’ai conclu que…

4) Le trouble n’en vaut pas la peine

Pour ceux qui n’ont pas lu les trois premiers points de cet article, on peut résumer l’expérience d’acheter de la drogue sur le Deep Web par une succession de frustrations et d’essais-erreurs. Je me suis souvent senti comme un animal de cirque qui doit sauter dans des cerceaux pour avoir droit à sa moulée à la fin du spectacle.

«Et pour son prochain numéro, Willy l’Otarie tentera de se connecter au réseau Tor
sans devoir défragmenter le disque dur de son ordi aux 20 minutes…»

Mais la qualité du pot, elle, en valait-elle la peine? Après toutes ces péripéties, le jeu en avait-il la chandelle?

C’est ça, le pire: je ne le sais même pas. Je n’ai jamais reçu ma commande.

Est-ce qu’elle a été interceptée et que la GRC prépare un assaut sur mon appartement au moment où j’écris ces lignes? Me suis-je fait fourrer ben raide? Y a-t-il un facteur de Postes Canada qui a décidé de se venger des conservateurs en volant un colis à l’odeur suspecte et qui est présentement très high?

Je n’en ai aucune idée. Je sais seulement que le paquet ne s’est jamais rendu chez nous.

Je pense que je vais appeler mon chum Jorge.


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